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« Peux-tu peindre ce que nous deviendrons, sans limites et sans entraves ? »

JIM MORRISON.

      Jim Morrison sera coupé des liens sociaux et familiaux durant son plus jeune âge, alors que son enfance est rythmée par les déménagements. Il développe alors un tempérament instable et solitaire, couplé à une grande réussite scolaire. Il témoignera d'un intérêt toujours plus vif pour ses camarades, décryptant leurs façons d'être et de paraître, de mentir et de parler.

       Lecteur vorace, il se perdra dans ses livres, et sera notamment influencé par la « Beat Generation », qui regroupe toutes les créations psychédéliques en lien avec le milieu underground des villes américaines. Nous sommes en droit de nous demander par quel moyen un enfant atypique comme Jim Morrison a-t-il atteint une telle renommée. Ce moyen fut The Doors, groupe de rock psychédélique qu’il fonda en juillet 1965.

      Quand Jim Morrison va découvrir Arthur Rimbaud en 1962, il n'est encore qu'un étudiant du secondaire, bien loin de la gloire. Son intérêt envers son mentor est immédiat, et les périodes de poésie que traversera Jim  Morrison s'en verront irrémédiablement marquées. Quelques années plus tard, son talent pour les mots lui attirera autant d’ennuis que de renommée. Le premier incident notable de sa carrière aura lieu lors de la représentation de sa toute nouvelle chanson, The End.  

The End - The Doors
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Photographie prise pour le CD de The End.

      Ce monde, bien qu'en déchéance, est aussi et avant tout un monde merveilleux, au sens propre du terme. Le merveilleux, en l’occurrence, renvoie à l'onirique, ce qui dépasse le réel. Cette évocation du merveilleux n'est pas sans rappeler André Breton, mais aussi Arthur Rimbaud lui-même. Comme stigmates de ces prouesses surréalistes, l'on retrouve nombre de figures de style et de jeux d'écriture. « Perdus dans un désert Romain », « Dans l'attente de la pluie d'été », « Scènes étranges au fond de la mine d'or ». Tout ces éléments sont bien sur sujets  à  l'interprétation. Et c'est bien là, dans cette symbolique ambigüe, que réside la force de ce texte.

    Un autre élément récurrent, tout aussi métaphorique, est la couleur bleue. Évoquée à travers l'« autobus bleu », ou encore le « rock bleu », cette couleur renvoie à l'irréel. La chromatologie, soit l'étude des couleurs, associe effectivement le bleu à l'onirique. Ce thème est construit en parallèle avec celui de l'évasion.

       La multiplication des appels : « Viens ici, et nous ferons le reste / L'autobus bleu nous appelle (x2) », « Viens bébé, tente ta chance avec nous (x3) / Et retrouve-moi à l'arrière de l'autobus bleu », invite clairement à l'évasion, mais une évasion par l'onirique, le dépassement du réel.

Le bus bleu nous appelle
Le bus bleu nous appelle
Chauffeur, où tu nous mène ?

Le tueur se leva avant le soleil
Enfila ses bottes
Prit un masque dans la gallerie
Et arpenta le couloir
Il pénetra la chambre de sa soeur et... Là il
alla rendre une petite visite à son frère et puis il
Il s'enfonça dans le couloir et
Et il arriva au seuil d'une porte...
Et il regarda à l'intérieur
Père, oui fils, je vais te tuer
Mère... Je vais te... baiser

Viens bébé tenter ta chance avec nous
Viens bébé tenter ta chance avec nous
Viens bébé tenter ta chance avec nous
Viens me voir à l'arrière du bus bleu
Faire du rock bleu
A l'arrière d'un bus bleu
A faire du rock bleu
Viens, viens

Tuer, tuer ,tuer, tuer, tuer, tuer

C'est la fin
Sublime amie
C'est la fin
Ma seule amie la fin

Ca fait mal de te libérer
Mais tu ne m'aurais pas suivi
Fini de rire, de se mentir
Fini les nuits des tentatives

C'est la fin

 

Traduction des paroles de The End.

(1943 - 1971)

      Le texte débute par une adresse, qui annonce immédiatement le caractère ambigu et décisif de toute la chanson : « Voici la fin / Mon bel ami / Voici la fin ». Cette fameuse adresse, à destination d'un être inconnu, a pour objectif la mise en relief du titre : The End (c'est fini). En effet, la première partie de la chanson vise à démontrer cette déchéance. « De nos plans élaborés, la fin / De tout ce qui a un sens, la fin. » La répétition du mot « fin » à la rime accentue cette idée de perte.

     Puis, un tournant dans le texte : « Peux-tu peindre ce que nous deviendrons / Sans limites et sans entraves  ? » La question a fusé d'elle-même et interloque le spectateur. Elle renvoit au questionnement du chanteur sur la nature de son art. Dans ce monde de décadence, décrit en début de texte, quelques idées sont amenées par Jim Morrison, résumées en un mot : l'évasion.

C' est la fin
Sublime amie
C'est la fin
Ma seule amie, la fin

De nos plans échaffaudés, la fin
De tout ce qui est érigé, la fin
Pas d'autre échappatoire ou de surprise, la fin
Je ne regarderai jamais dans tes yeux... de nouveau

Peut-on seulement se figurer
Cette absolue liberté
Quand on s'accroche, desespéré
A une main étrangère
Sur un sol étranger

Perdu dans Rome civilisée
Et dans sa sauvage cruauté
Où tous les enfants aliénés
Attendent toujours la pluie d'été

Le danger vient des abords de la cité
Il te faut prendre la route du Roi bébé
Des scènes malsaines dans la mine d'or
Prends la route pour l'ouest bébé

Chevauche le serpent, chevauche le serpent
Jusqu'à l'étang, le vieil étang bébé
Le serpent mesure dix mille mètres
Chevauche le serpent
Sa peau est froide, il a mille ans

 

Le must c'est l'ouest
Le must c'est l'ouest
Viens on fera le reste

      The End est sans conteste à l'origine du succès mondial du groupe, connu encore à ce jour. L'on peut y reconnaître une chanson psychédélique, sans queue ni tête, mais se donner la peine de suivre le chanteur sur la voie de ses idées vaut le détour. Car c'est bien une invitation que nous propose Jim Morrison, une invitation à s'enfuir d'un monde décadent couplé à une déclaration d'adieux à ce monde. Cette déclaration pourrait bien être prise au premier degré, car le chanteur sera retrouvé mort neuf ans plus tard, après des années de déchéance et de controverse, dans une boîte de nuit parisienne. Quand le monde ne voyait plus qu'en lui un fou, il s'en retourna à la poésie et ses amours de jeunesse. Son style très particulier n'est d'ailleurs pas sans rappeler celui d'un certain Arthur Rimbaud, quelques années auparavant.

      Au milieu de toutes ses activités, la poésie garda une  place centrale dans l'esprit de Jim Morrison. À sa mort, il laisse derrière lui de nombreux recueils qui, à l'aide des substances avec lesquels il les écrits, lui permettent de s'élancer loin du monde. Pour les non-aguéris, cet éloignement se traduira par une suite sans importance de mots, vraisemblablement incompréhensible, quand on le regarde d'un côté de la frontière...

Bousquet Alexandre & Langlois Emma.

Image de fond : The Banquet, René Magritte.

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